Quelque part aux confins du Calvados, le château de B***, belle maison de la fin du règne de Louis XIV, occupe une place toute particulière dans la géographie secrète du Bessin mondain. Hier après-midi, il y avait concert. Les salons tapissés de portraits accueillaient un public d’amis réunis pour l’occasion par le maître de maison. L’homme, d’une discrétion qui étonne dans un univers où le « carnet d’adresses » est devenu une valeur marchande, fut l’un des pivots de la vie littéraire parisienne du « second » XXème siècle. Il faut pourtant le hasard d’une conversation et une longue amitié pour apprendre que l’hôte des lieux fut l’ami intime de Prévert et de Green, qu’il jouait au volley ball avec Morand et que Marguerite Yourcenar mourante le fit venir à son chevet pour lui confier son œuvre.
Les fauteuils en tapisserie de Beauvais sont rangés, comme au cercle de la Reine, autour d’un incroyable instrument. Le clavecin est ouvert, il repose sur un piétement « doré à l’argent » ; la caisse décorée de grotesques et de lambrequins, de minuscules guirlandes de roses et de petits festons dorés, sert de terrain de jeu à toute sorte d’animaux, parfois exotiques, souvent fantastiques. Un lapin minuscule niché sur une volute pourpre attire particulièrement mon attention. Voilà plus de trois siècles que ses grandes oreilles écoutent une musique qui pour lui n’a rien d’« ancienne. »
Des gens qui ne se quittent pas de l’été, le dernier cocktail n’est jamais loin, sont ravis de se revoir et se le disent. On s’installe lentement.
Le silence joue péniblement des coudes quand un jeune homme bien mis apparaît timidement dans l’encadrement de la porte. Aurélien Delage, c’est son nom, s’installe avec d’infinies précautions. Le programme est consacré à François Couperin car le musicien est l’exact contemporain de l’instrument. C’est là une des particularités extravagante de cette maison : elle n’abrite pas un clavecin mais sept. Ainsi toute la musique pour clavier écrite entre 1560 et 1780 peut être jouée sur l’instrument qui lui correspond historiquement. Même Huysmans n’aurait pas rêvé d’un tel raffinement pour son des Esseintes…
Le concert commence, la vieille caisse s’ébroue, les premières notes paraissent crisser puis très vite, sous la caresse de mains expertes, l’instrument s’échauffe. Le pincement des cordes devient plus souple, plus naturel à nos oreilles et c’est une musique incroyablement vivante qui nous parvient. A ce moment-là, l’été normand qui n’a pas encore tout à fait tiré sa révérence fait brusquement irruption dans la pièce, un doux soleil d’après-midi éclaire les tapisseries éteintes et les ors fanés.
Le public, pourtant plus mondain que musicien n’est pas loin du ravissement. Un petit miracle s’est produit ; toute brutalité semble avoir soudainement disparu du monde. C’est un miracle français.
0 Commentaires
Tenez-vous au courant des derniers commentaires publiés sous ce billet en souscrivant au flux RSS de Camille-Pascal.fr.