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L’Art d’être pauvre

Emprunter à Boni de Castellane le titre de ses mémoires pour en baptiser le roman de sa propre vie ne manque pas d’air. C’est pourtant ce que vient de faire François Baudot en publiant chez Grasset L’Art d’être pauvre. Ce survivant de la grande fête des années Palace n’était pas aussi bien né ni richement marié, il est vrai, que le prince de la Belle Epoque auquel il s’identifie pourtant.

Issu d’une famille reléguée aux marges de la bourgeoisie par la ruine et l’accumulation de mariages idiots, le jeune homme et ses parents se trouvaient plus sûrement en exil au beau milieu du XVIème arrondissement qu’au fin fond de la Patagonie. Orphelin très jeune d’une mère vaguement décoratrice, laissée pour compte par un père brocanteur, le jeune François Baudot va promener son ennui de Baby Boomer des barricades du boulevard Saint-Michel à la Factory New Yorkaise d’Andy Warhol.

Bien décidé à « gâcher sa jeunesse plutôt que de la perdre », c’est au Palace, la boîte mythique du délirant Fabrice Emaer, qu’il donnera toute sa mesure de dandy branché emporté par le vide sidéral mais largement cocaïné de ces nouvelles « années folles ». Ensuite le narrateur de cette recherche du « no future » deviendra photographe de mode, éditorialiste pour Elle et arbitre d’élégances vieillissantes.

Il y a indubitablement du Balthasar fils de famille chez notre mémorialiste et malgré son goût prononcé pour des bas-fonds plus tristounets qu’effrayants, on ne peut pas s’empêcher de préférer son Art d’être pauvre à celui déployé par un certain François-Marie Banier pour devenir riche…

Posté dans la catégorie Arts, Littérature.

L’Ordre de Malte et Vatican II

Lorsque les dames d’œuvre de l’Ordre entrent en procession dans la chapelle royale, le court-circuit historique est immédiat. Cheminant d’un pas grave et lent, les mantilles qui couvrent le chef de ces très vieilles dames portant de très vieux noms imposent immédiatement le silence à une foule de fidèles pourtant déjà bien rangée. Les filles de Louis XV descendues des cadres accrochés aux cimaises des salons tout proches, passeraient ici totalement incognito.

C’était la semaine dernière, au château de Versailles, pour la célébration annuelle de la Saint Jean-Baptiste, patron de l’Ordre de Malte. Cette messe annuelle étonne par son faste romain dans un pays habitué depuis un demi-siècle à une liturgie post conciliaire. Les prélats sont en camail de soie et surplis de dentelle. Les chevaliers en coule noire frappée de la croix blanche ou en grand uniforme rouge galonné d’or occupent le chœur de la chapelle. Par endroit, on aperçoit la cape blanche ensanglantée par la croix de Jérusalem de quelques chevaliers du Saint-Sépulcre invités là en frères ennemis.

L’arrivée du Grand Chancelier de la Légion d’Honneur achève de donner au moment sa solennité.

Tant de splendeurs anachroniques ne laissent pas facilement deviner que l’Ordre de Malte fut peut-être à l’origine des grands bouleversements de Vatican II.

Et pourtant. A la fin du pontificat de Pie XII, un complot ourdi contre le vieil Ordre Souverain par quelques cardinaux aussi influents que conservateurs contribua à tracer, au sein de la Curie, les lignes de force du futur concile. Le Cardinal Canali, déjà Grand Maître du Saint Sépulcre, s’était mis en tête d’ajouter la croix de Malte à son chapelet et pour cela, d’en finir avec la souveraineté de l’Ordre. Sous couvert de droit canonique, il s’agissait d’annexer purement et simplement au Vatican, l’Ordre, ses richesses et ses précieux passeports diplomatiques. Devant l’injustice et la violence des coups portés, des voix s’élevèrent et firent manquer ce nouveau procès des Templiers.

Monseigneur Roncalli, nonce apostolique en France, et le Cardinal Montini prirent la défense des chevaliers de Malte. Quelques années plus tard l’un allait ouvrir le Concile de Vatican II sous le nom de Jean XXIII et l’autre le conclure sous celui de Paul VI.

Posté dans la catégorie Histoire, Religion.

Mansart en Majesté

Tout le monde ne passe pas les plus belles années de sa jeunesse sur les bancs des Archives Nationales. C’est une particularité, un peu névrotique à la vérité, que je partage avec Alexandre Gady car c’est là que nous nous sommes connus. Si depuis j’ai pris des chemins de traverse, lui est devenu l’un des grands historiens de l’architecture française de l’âge classique et il consacre en ce moment une très belle exposition à Jules Hardouin-Mansart (1646-1708).

Les Mansart ont su faire de leur nom une véritable marque. Marque qui se confond pour la plus grande gloire de Louis XIV avec le grand goût français du Grand Siècle et même au-delà. Chez ces gens-là, tout est grand et ce clan, car il n’y a pas d’autre mot, a régné sans partage sur l’architecture française depuis Louis XIII jusqu’à Louis XVI, si l’on tient compte, bien sûr, des cousins Gabriel. Cette famille a créé de toutes pièces ce système de l’architecture royale qui va s’imposer à la province avant de partir à la conquête d’une province française plus éloignée encore : l’Europe.

Dans cet arbre généalogique de pierre et d’argent, car la famille a su servir le Roi et se servir abondamment, Jules Hardouin-Mansart, petit neveu de François, occupe une place de choix. Il aura semé entre Paris et Versailles quelques jolis cailloux comme le Dôme des Invalides, la place des Victoires, la place Vendôme, la Galerie des Glaces, les Grandes et les Petites Écuries ou encore l’Orangerie. Des châteaux de Marly, Meudon et Saint-Cloud, il ne reste rien ou presque et c’est une réussite de l’exposition de les ressusciter, mais toutes ces pierres forment encore aujourd’hui les véritables bijoux de la couronne de France. Ce sont eux qu’il faut aller voir au musée Carnavalet qui, pour quelques semaines encore, s’est transformé en Tour de Londres et abrite l’un de nos plus beaux trésors : notre architecture.

Posté dans la catégorie Arts, Histoire.

Proust en ballerines

Garnier, hier soir, reprise du ballet de Roland Petit, Proust ou les intermittences du cœur créé à Paris en 2007. Cette chorégraphie prétend traduire la Recherche du Temps Perdu en treize tableaux. On se souvient bien sûr que les Intermittences du cœur servirent longtemps de titre provisoire à l’œuvre de Marcel Proust avant que celui-ci ne tranche en faveur de la Recherche. Le chorégraphe n’a pas osé utiliser le titre définitif. On l’en remercie car malgré le talent d’un Roland Petit ou d’un Visconti qui rêva toute sa vie d’une adaptation de la Recherche pour le cinéma, le proustien se méfie. Traduire Proust en une autre langue est déjà un défi alors que penser d’une traduction dans la langue du corps ?

La première partie qui évoque les paradis proustiens laisse assez indifférent. L’académisme guette et la mièvrerie affleure. Le tableau V censé évoquer les jeunes filles en fleur sur la plage de Balbec tourne carrément au ridicule.

La deuxième partie consacrée à l’Enfer de Proust est plus convaincante. La danse amoureuse de Charlus devant le petit Morel est un incroyable morceau de bravoure (tableau IX), la nuit proustienne très évocatrice (tableau XI)  et le final décrit avec beaucoup d’élégance et un brin de modernité le Temps disparu. La maîtrise du corps de ballet parisien est parfaite.

Pendant tout ce temps, un Marcel Proust hiératique, véritable réincarnation de son portrait par Jacques-Emile Blanche, veille, immobile. Il ne danse pas et on ne lui en veut pas…

Posté dans la catégorie Littérature, Opéra/Théâtre.

Le Dernier Dimanche

Le livre, à sa sortie, est quasiment passé inaperçu. Il faut dire, quelle idée quand on est un intellectuel brillant comme Gaspard-Marie Janvier, de consacrer un livre à la messe du dimanche et de pousser la provocation jusqu’à le baptiser roman ! Du coup, voilà le sur la table de critiques littéraires qui ont dû en rester bouche bée. Il leur est déjà difficile de faire leur boulot si maintenant, ils doivent aller au catéchisme pour comprendre ce qu’ils ont à lire, autant piger pour Auto Moto ! Par chance pour lui et pour nous, il doit y avoir encore quelques journalistes vaguement teintés de culture chrétienne (je n’ose pas dire catholique) que l’argument a dû suffisamment intriguer pour qu’ils en parlent.

Voilà un père divorcé condamné à la solitude un dimanche sur deux et qui décide d’aller à la messe… Il aurait pu, comme beaucoup de ses compagnons d’infortune, choisir de le vélo ou s’inscrire sur meetic ; non, il va à la messe et il écrit. Chaque dimanche, il note ses réflexions construisant par petites touches et avec une pensée lumineuse, un véritable dictionnaire des idées reçus de l’athéisme. A chaque ligne, on sourit de voir nos penseurs agnostiques bousculés dans leurs certitudes par un intellectuel de haute volée qui va les chercher sur leur terrain. Parfois, on tremble pour l’auteur qui, soucieux de renverser les points de vue, s’aventure sur des terrains glissants comme le darwinisme ou l’avortement dont la seule évocation peut suffire à réveiller nos nouveaux censeurs. Au grand soulagement du lecteur, il se contente de leur chatouiller les moustaches sans franchir une ligne jaune qui risquerait de discréditer l’ensemble.

Mais surtout et c’est là une des forces du livre, Gaspard-Marie Janvier décrit la Messe pour ce qu’elle est aujourd’hui dans notre monde occidental, un espace préservé de recueillement et de communion, où l’on ne demande rien à ceux qui y participent sinon de partager, une lecture et une parole. Un endroit où, miracle moderne, les portables ne sonnent pas et qui n’est ni sponsorisé ni subventionné, un refuge et pourquoi ne pas le dire, un lieu de résistance à la marchandisation universelle.

Posté dans la catégorie Littérature, Religion.

Le Noyé du Grand Canal

On meurt beaucoup en ce moment dans le parc du château de Versailles. Après les victimes d’Adrien Goetz qui flottaient dans le bassin de Latone, voici que Le Noyé du Grand Canal de Jean-François Parot fait surface. Chaque nouvelle livraison des enquêtes de Nicolas Le Floch met en joie le petit troupeau de ses lecteurs. Roman après roman, - la série en compte déjà huit -, le personnage vieillit et le XVIIIème siècle avec lui.

Nous sommes en 1778, au bal de l’Opéra, la Reine Marie-Antoinette est apostrophée par un masque qui lui dit des impertinences. Elle rit. Au retour de son escapade, la clé enrichie de diamants ouvrant ses appartements et qu’elle portait à son cou, a disparu. L’enquête commence, et va nous entraîner dans ce Paris des Lumières que Parot connaît comme sa poche et dont il restitue avec une vérité de védutiste les éclats et les ombres. Quand Nicolas Le Floch quitte Paris c’est à son détriment car son embardée au large d’Ouessant perd un peu le lecteur dans les fumées d’une canonnade qui tardent à se dissiper…

De retour sur la terre ferme, l’enquête comme le lecteur reprennent pied, le mal de mer se dissipe et on savoure le roman comme une recette de la vieille Catherine.

Le commissaire au Châtelet, bâtard du marquis de Ranreuil et fidèle serviteur de la couronne, va prendre conscience de la profondeur des chausses-trappes qui entourent le trône. Le lacet des trahisons est si étroitement serré autour du couple royal que toute tentative pour en faire relâcher l’étreinte semble vaine. Les morts s’accumulent et les complices présumés, qu’ils soient princes du sang ou domestiques, appartiennent tous à l’entourage direct des souverains. Il faudra le baquet de Mesmer et un dessin de Saint-Aubin, le Priape de la mine de plomb, pour que dans une dernière course poursuite, cette fureur meurtrière soit démasquée.

Avec la parution simultanée de L’Enigme des Blancs-Manteaux et de L’Homme au ventre de Plomb, l’année 2000 avait été exceptionnelle, le Parot 2009 est un très grand cru.

Posté dans la catégorie Histoire, Littérature.