Le rituel est délicieusement immuable. Les invités se pressent aux portes du Quai Conti en tenant à la main leur carton d’invitation. L’on se jette des regards torves ou amusés en fonction de la couleur du bristol. Le ballet des voitures officielles commence, des académiciens qui n’ont plus rien de vert hormis l’habit en sortent parfois, des mains se baisent, car le parvis de l’ancienne chapelle du Collège des Quatre Nations reste celui d’une église, des dames très distinguées enjambent les câbles de télévision avant d’être passées en revue par la garde républicaine. Chacun tente de trouver la place qu’il croit devoir lui revenir et l’on ne se salue plus que de loin de peur de perdre celle que l’on a pu finalement trouver. La petite fille d’un ancien premier ministre tente d’en imposer à un huissier qui feint l’autisme avec talent. Une fille de France s’installe et reçoit des hommages discrets, puis un premier Président de la République fait son entrée. Il salue avec une chaleur mécanique d’anciens ministres qui ont certainement tout fait pour le rester après lui. Un ange bleu blanc rouge passe…
Soudain un long roulement de tambour se fait entendre. Les académies, la Française en tête, font leur entrée. Un grand cordon de la Légion d’Honneur manque de s’affaler quand un critique autrefois célèbre pour sa cruauté lui sert opportunément de bâton de vieillesse. Un deuxième Président de la République, portant majestueusement le collier de Bailli Grand Croix de l’Ordre de Malte entre en scène. Il salue l’assistance du regard, ce qui lui évite de cibler ses civilités autant que ses inimitiés.
Enfin, c’est au tour d’une silhouette fragile de se frayer un chemin dans ce précipité d’immortalité. Un frémissement respectueux parcourt la foule. Un troisième Président de la République arrive, salue et s’assied.
Madame Simone Veil prend la parole. A l’évocation de ses parents disparus dans la fournaise nazie, les sourires mondains se figent un instant puis se décontractent. Très vite, il est question de la résistance gaulliste, de la légion étrangère, des événements d’Algérie et de mai 68. Tout cela surprend un peu mais il faut bien faire l’éloge du prédécesseur. Longs applaudissements.
Jean d’Ormesson perché sur son esprit prend la parole. Elle a le moelleux et le caressant d’une vieille tapisserie. Il joue, s’amuse de mots et de citations, évoque l’aimable fantôme de Racine, le public, lui, s’ébroue de plaisir. On est entre soi, au centre du Paris mondain donc du monde. Tout à coup le ton change. On arrête des enfants, une famille. Un train sans retour arrive à quai dans la nuit et le brouillard. Tout n’est plus que cris, kapos, camps de concentration, chambre à gaz et solution finale. Les solides portes de bronze de l’Académie Française viennent de céder sous le poids du malheur. Dehors le printemps triomphe mais c’est bien le froid qui s’engouffre sous la Coupole. Le froid de Ravensbrück, de Birkenau et de Bergen Belsen, ce froid de l’hiver concentrationnaire qui, 65 ans après, colle encore aux os des derniers déportés. Le froid devient insoutenable, des femmes jouent nerveusement avec leur carré de soie, le velours des fauteuils gratte d’indécence des consciences pourtant contentes d’elles-mêmes.
Heureusement la vie reprend ses droits, une famille se reconstruit, une magnifique carrière se déroule, les combats politiques se succèdent. L’assistance reprend son souffle. Elle connaît, Elle sait de quoi on parle. Les discours terminés, chacun se congratule. Simone Veil est entrée à l’Académie.
Le froid a disparu, la coupole se vide. L’ombre de Paul Morand peut regagner son fauteuil.
Un commentaire
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Un grand merci pour ce papier saisissant de vérité et de justesse de ton !
Dans le passé, j’ai un jour assisté à la réception sous la Coupole d’un nouveau membre de l’Académie française et j’ai bien retrouvé le souvenir de l’atmosphère à la fois mondaine et solennelle que décrit ce billet.
C’est vrai que ce discours de réception de Simone Veil a été un très beau moment de vérité et d’émotion.
Simone Veil porte sur son visage non seulement la mémoire de ce siècle noir que fut le XXe siècle mais aussi celle des grands combats poltiques de sa génération et de la nôtre, je pense bien sûr à celui de l’Europe.
Elle a su trouver les mots pour évoquer la mémoire de Pierre Messmer, un homme authentique, un résistant et combattant magnifique et aussi un grand Premier ministre, à qui les Français d’aujourd’hui doivent de bénéficier d’un parc électro-nucléaire qui leur assure une vraie indépendance énergétique.
La réponse de Jean d’Ormesson est - cela ne m’étonne guère de lui - un modèle d’intelligence et de finesse, d’humour et de gravité, contant le drame d’une famille au coeur du siècle et, tout autant, la volonté farouche de reconstruire une vie au sortir de l’enfer.
Oui, ce jour-là, sous la coupole du quai de Conti, il s’est passé quelque chose de très fort, quelque chose que, de sa plume agile, Camille Pascal nous conte admirablement.
A tous ceux qu’intéresse l’histoire de notre époque et de celle de nos parents, une histoire incarnée si magistralement par Simone Veil, je suggère d’aller sur le site Internet de l’Académie française ou sur celui de Canal Académie. Ils pourront lire ces deux discours, condensés d’une histoire contemporaine de la France et de l’Europe, condensés d’un passé de douleur et d’un aujourd’hui d’espérance.
Quant à Camille, il me semble que sa plume n’a guère à envier à une autre plume qui lui est proche.
H.P.
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